Vous êtes sur :

Couverture du livre Rêver, fantasmer, virtualiser - du virtuel psychique au virtuel numériqueLes nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) induisent-elles de nouveaux comportements chez les jeunes ?
Extrait d'entretien avec Serge Tisseron, psychiatre et psychanalyste, spécialisé dans les relations jeunes-médias-images. Son dernier ouvrage porte sur les formes de la pensée dans l’usage des technologies numériques (Rêver, fantasmer, virtualiser, du virtuel psychique au virtuel numérique, Dunod, 2012).

Je préfère parler de technologies numériques plutôt que de «nouvelles technologies ». Ce sont en effet des technologies avec lesquelles chaque nouvelle génération grandit et qui ne sont donc pas nouvelles pour elle. Il en résulte des ruptures générationnelles successives : il y a ceux qui ont grandi sans les ordinateurs, puis avec un ordinateur et une souris, ensuite avec les écrans tactiles, et aujourd’hui avec la 3D.

Les catégories du fonctionnement psychique n’ont pas changé. Elles se révèlent seulement différemment. Prenons l’exemple de l’inattention : elle peut se traduire par trois états mentaux bien différents : la rêvasserie, la rêverie et l’imaginaire. Or ces trois états se retrouvent exactement dans la façon dont un joueur peut aborder son jeu vidéo.

  • La rêvasserie correspond au fait de trouver refuge dans un monde de toute puissance, totalement coupé à la fois du monde environnant et de ses désirs personnels. Elle trouve son équivalent dans une façon de jouer compulsive et solitaire, dont le principal but est de ne pas penser à ce qui angoisse.
  • Dans la rêverie, au contraire, les désirs personnels sont mis en scène de façon décalée par rapport au monde réel, mais ils sont bien présents, exactement comme dans le rêve nocturne. Elle correspond à une autre façon de jouer, qui prend les personnages d’un jeu comme des supports de projection.
  • L’imagination, enfin, est une façon de rêver qui s’applique à modifier la réalité. Comme par exemple imaginer une antisèche pour un examen ! Dans les jeux vidéo, cela correspond à une façon de jouer avec les autres, voire de faire évoluer sa relation avec eux dans la réalité lorsque ce sont des personnes que l’on retrouve dans la vie quotidienne.

Les nouveaux outils technologiques sont donc seulement mis au service de processus psychiques qui ont toujours existé. Si le jeu vidéo, pour ne parler que de lui, est socialisant ou désocialisant, c’est à cause de l’état d’esprit du joueur.

Lire l'entretien "Jeux vidéo, consoles, pratiques compulsives... Quelques conseils aux parents" avec Serge Tisseron