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Pierre Chappard coordinateur du Réseau Français de Réduction des Risques- En quelques mots pourriez-vous retracer votre parcours professionnel ?

J’ai commencé ma carrière professionnelle comme professeur de math. Je me suis rapidement rendu compte que l’enseignement tel qu'il était proposé aux élèves ne me plaisait pas. Je me suis alors formé à l’informatique.

C’est en tant qu’usager de drogues que j’ai découvert la réduction des risques (RDR) en consultant au sein d’un Centres d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction de risques pour Usagers de Drogues (Caarud). Cette rencontre a été une révélation ! De voir qu’une politique de santé acceptait l’usager comme tel, sans jugement, sans stigmatisation sur sa consommation. Je me suis alors impliqué au sein de la structure, pour ensuite occuper un poste de chargé de communication / Internet.

Depuis 2000, je suis engagé dans la Réduction des risques. D’abord à Lyon, puis en 2007, je suis monté à Paris car j’avais envie de faire changer les choses politiquement, et c’est à Paris que ça se passe.  Actuellement je suis co-président d’Act up - Paris et je suis salarié à Asud (Autosupport usagers de drogues), où mon principal rôle est de  coordonner le Réseau Français de Réduction des Risques (anciennement collectif du 19 mai 2009) qui promeut notamment l’expérimentation des salles de consommation à moindre risque, mais aussi le renouvellement de la politique de RDR.

 

- La RDR qu’est-ce que c’est ?

La RdR c’est donner les moyens aux usagers et à leur entourage de se protéger contre les risques et les dommages liés à la consommation de drogue, sans  forcer les usagers à arrêter et sans jugement sur leur consommation ; c’est aussi donner aux usagers une place de citoyen, qui ne soit plus en marge de la société.

Les overdoses mortelles, le sida, les maladies infectieuses chez les usagers de drogues, dans les années 80-90, sont à l’origine des actions engagées par des associations et des professionnels de santé qui ont abouti à des politiques publiques de réduction des risques. (échanges de seringues, prescription d’opiacés, boutiques…).  

Ensuite on constate une sorte de stagnation, voire de régression. A partir de 2003, les associations d'auto-support et de santé communautaire (qui sont l'âme et la courroie de transmission de la RDR) sont attaquées puis marginalisées, une répression féroce s'abat sur l'usage (une augmentation des condamnations d'emprisonnements pour usage simple, une réponse pénale systématique, l’instauration de peines plancher, ...), et la RDR est en panne d'innovation...

Aujourd’hui  la RDR s’est laissée enfermer dans l'urgence du traitement de la précarité avec des usagers chronicisés, mais elle est restée aussi cantonnée dans le strict domaine de la lutte infectieuse. Alors que la RDR est un domaine beaucoup plus vaste, et ne peut être qu’envisagée dans la continuité de la prévention, de l’accompagnement social et du soin.

La RDR c’est aussi :

  • la réduction des risques liés à  différents usages (paille, seringues stériles, pipes à crack...) et  différents produits (cocaïne, ecstasy, alcool, tabac...), que ce soit pour des usages simples, occasionnels, festifs, abusifs ou de dépendance.
  • aller au devant des nouveaux publics dans les campagnes, dans les cités, dans les milieux festifs, dans les prisons...
  • une démarche qui s'appuie sur des faits scientifiques
  • une politique de santé publique qui repose sur le droit à la santé et plus généralement les Droits de l’Homme. Ses objectifs purement sanitaires ont fait la preuve de leur efficacité mais elle doit aussi contribuer à une approche globale qui doit prendre en considération la réduction des inégalités (santé, social, hébergement,), l'environnement, le mieux vivre ensemble.
  • proposer une prise en charge globale des usagers dans un continuum.


Enfin, il faut arrêter de pénaliser l’usage de drogue. Réduction des risques et répression systématique ne peuvent plus cohabiter !  Ce n'est pas en enlevant des droits aux personnes (pénalisation de l'usage) que l'on peut travailler pour leur bien-être !

- Pourquoi militez-vous pour l’ouverture de salles de consommation ?

Avec le collectif du 19 mai, nous avons installé une salle de consommation dans les locaux d'Asud le 19 mai 2009, pour créer un électrochoc et remettre la politique de RDR au centre des politiques de drogues.


Les salles de consommation sont un des outils qui manquent au dispositif français. La politique de RDR se doit de proposer aux usagers un espace institutionnel (soutenu par l'Etat et les collectivités locales) où ils peuvent consommer et rencontrer des professionnels.  Certains usagers sont en grande précarité, exclus du système de soin, une salle de consommation est pour eux la seule porte d’entrée permettant l’accès au soin. C’est aussi un outil de médiation sociale. Les usagers disposent d’un lieu, et n’utilisent plus l’espace public pour se shooter ou fumer du crack. Enfin, leur proposer  un endroit institutionnel  où ils peuvent consommer, c’est leur redonner une place symbolique autant que physique parmi les citoyens.  En cela, les salles de consommation portent en elles l'esprit de la RDR.

La question des salles de consommation interroge plus globalement notre société. Car une société se juge aussi sur les façons dont elle traite les plus vulnérables d'entre nous. Actuellement, les personnes précaires qui consomment dans l'espace public sont laissées à l'abandon, soit par mépris, soit par indifférence. Est-ce que nous avons une politique de laxisme, qui choisit délibérément de ne rien faire, ou une politique d'inclusion de ces plus vulnérables ? Les salles de consommation font partie de ces politiques d'inclusion, qui prennent les usagers là ou ils en sont, et se proposent de les accompagner.

Plusieurs rapports récents préconisent l’ouverture des salles de consommation en France. Malgré ces rapports qui apportent des éléments scientifiques sur l’efficacité des salles de consommation, l’Académie de médecine et la Mildt ont marqué leur opposition. En m’appuyant sur le Réseau Français de RDR, issu du Collectif du 19 mai, et composé d'associations (dont l’Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie - Anpaa), de responsables politiques, de scientifiques, d'acteurs de la société civile, nous continuons d’interpeller les pouvoir publics afin de faire évoluer les politiques publiques de RDR.

 

Pour en savoir plus...
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Rapports préconisant l'ouverture de salles de consommation en France
Expertise collective de l'Inserm (668 Ko)
Rapport produit par l’association Elus, Santé Publique et Territoire (Tome 1 - Tome 2)

Consulter le site d'ASUD

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Consulter le communiqué de presse sur les Salles de consommation à moindre risque de la Fédération française d'addictologie

26 octobre 2011