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Photo de Serge Tisseron

Entretien avec le Professeur Serge Tisseron, psychiatre et psychanalyste, spécialisé dans les relations jeunes-médias-images

Les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) induisent-elles de nouveaux comportements chez les jeunes ?

Il peut paraître compliqué pour certains parents de communiquer avec leurs enfants sur des choses qu’ils ne connaissent pas. Pourtant, il faut comprendre que les catégories du fonctionnement psychique n’ont pas changé. Elles se révèlent seulement différemment.

Les nouveaux outils technologiques sont donc seulement mis au service de processus psychiques qui ont toujours existé. Si le jeu vidéo, pour ne parler que de lui, est socialisant ou désocialisant, c’est à cause de l’état d’esprit du joueur.


Si les parents rencontrent des difficultés à communiquer avec leurs enfants, comment réenclencher le dialogue ?

Les enfants jeunes apprécient toujours de parler de leur univers même si à l’adolescence, c’est plus difficile, surtout si on ne l’a jamais fait avant !
La discussion autour du jeu permet non seulement d’échanger, mais invite l’enfant à prendre du recul par rapport à son jeu en devenant celui qui le raconte, et qui construit l’histoire de son parcours. Il passe d’un jeu où les interactions sensori-motrices sont privilégiées - un peu comme dans le baby foot ou le yoyo - à un autre centré sur la narration. Et cela permet à la fois aux parents de mieux connaître leur enfant et les jeux vidéo !


Y a-t-il des âges plus pertinents pour introduire les différentes technologies ?

Il est primordial d’introduire les technologies au bon moment. C’est pourquoi j’ai créé la règle des 3-6-9-12, qui est relayée depuis 2011 par l’Association Française de Pédiatrie Ambulatoire (AFPA). Cette règle signifie :
-Pas de télévision avant 3 ans, avec discernement après 3 ans. La  seule activité vraiment utile pour un enfant de 3 ans et moins est d’interagir avec son environnement.
-Pas de console de jeu personnelle avant 6 ans, pour favoriser la créativité. Le développement de la motricité et de la créativité (le dessin, le modelage et le jeu avec d’autres) reste primordial, même si les écrans peuvent être des supports occasionnels d’activité accompagnée.
-Internet accompagné à partir de 9 ans, pour préserver son enfant. L'accompagnement des parents sur  l’Internet est essentiel pour que l’enfant intègre trois règles essentielles :
tout ce que l'on y met peut tomber dans le domaine public,
tout ce que l'on y met y restera éternellement,
tout ce que l'on y trouve est sujet à caution : certaines données sont vraies et d'autres fausses.
-Internet seul à partir de 12 ans, avec prudence. Là encore, un accompagnement des parents est nécessaire. Il faut par exemple définir avec l’enfant des règles d'usage, convenir d'horaires prédéfinis de navigation, mettre en place un contrôle parental...

Je conseille aussi d’introduire des rituels, afin de cadrer et d’accompagner son enfant. Il est important de discuter de ce que fait l’enfant dans son jeu ou sur Internet… et de l’amener  à réfléchir et intégrer des notions importantes, comme le droit à l’image et le droit à l’intimité. Si l’enfant utilise sa console 3 D pour faire des photos, c’est aussi l’occasion de valoriser ses créations dans le souci du respect du droit de chacun à sa propre image.


Quels sont les signaux d’alarme qui indiquent que l’enfant a une pratique des jeux vidéo à risque ?

Le principal signal d’alarme, c’est les résultats scolaires. Une baisse de ceux-ci doit amener les parents à en chercher les causes en discutant avec leur enfant, voire à consulter. Mais le jeu vidéo est bien souvent plus un effet qu’une cause.

Quand un jeune privilégie la fuite dans sa façon de jouer, c’est toujours le signe d’une souffrance bien réelle, qu’elle soit liée à son environnement - par exemple un harcèlement scolaire ou un divorce des parents – ou à une cause psychologique - comme une phobie sociale ou des crises d’angoisse à répétition. Mais si un jeune passe beaucoup de temps sur son ordinateur, cela ne signifie pas forcément qu’il est dans une attitude de fuite. Il est capital de faire la différence entre le jeu passionnel qui enrichit la vie - même s’il retranche d’autres activités - et le jeu pathologique qui l’appauvrit. D’autant plus, ne l’oublions pas, que l’adolescence est l’âge de toutes les passions.

Pour y voir plus clair, je conseille aux parents de poser 3 questions à leur jeune :

  • Lui demander s’il a pensé faire son métier dans les professions du jeu vidéo ou de l’informatique.  Cela permet de savoir si son enfant a les pieds sur terre.
  • Lui demander s’il crée ses propres images ou ses propres films, afin de savoir s’il a des pratiques créatrices, qui sont d’autant plus socialisantes qu’il met ses créations sur You Tube.
  • Lui demander s’il joue seul, avec des personnes qu’il connaît ou avec des inconnus. S’il joue seul, je conseille aux parents de prévoir une consultation familiale pour mieux comprendre les raisons de cette fuite. A l’opposé, un enfant qui joue avec des camarades qu’il retrouve dans la réalité court peu de risques.


Peut-on parler d’addictions aux jeux ?


Pour ce qui concerne les jeux vidéo, l’addiction représente un nombre infime de joueurs, et le mot me semble en tout cas inadapté à l’adolescence où tout est encore flottant et labile et où la plasticité psychique est très grande. Certains auteurs, comme Mark Griffiths, mettent aussi en avant le fait qu’il n’existe pas de syndrome de sevrage. En revanche, le jeu excessif est un vrai problème de santé publique, mais qui appelle d’abord une solution éducative, exactement comme les mauvaises habitudes alimentaires.

Ce travail éducatif est le fait des parents, mais aussi des éducateurs, et nous sommes en train de préparer, à l’Académie des Sciences et avec le soutien de l’INPES, un livret qui permettra aux enseignants du primaire de travailler les bénéfices et les dangers des écrans, sur le modèle de « La Main à la pâte », afin de rendre les enfants plus vigilants.

 

Zoom sur l’action "Eduquer pour une utilisation responsable des TIC" ?

 

 

 

 

 

 

 

Depuis 2008, afin de répondre à des besoins départementaux, l’Instance Régionale d’Education et de Promotion (IREPS) de Vendée anime, en partenariat entre autres avec l’A.N.P.A.A. 85, un programme départemental nommé « Eduquer pour une utilisation responsable des TIC ». Dans ce cadre, elle a sollicité Serge Tisseron afin qu’il intervienne en tant que formateur TIC auprès d’un groupe de professionnels du champ de la prévention et de l’éducation à la santé. Depuis, Serge Tisseron les rencontre régulièrement afin de discuter de leur travail.

Depuis 2009, une quinzaine d’interventions sont organisées tous les ans par des intervenants de ce groupe. Ces interventions s’adressent pour certaines aux professionnels désireux de mieux appréhender les TIC, pour d’autres aux parents inquiets ou curieux, mais aussi aux jeunes avec une approche qui se veut pédagogique.

Ces rencontres représentent des temps pour discuter des aspects positifs des TIC sans en occulter les risques…

Internet, une autre réalité ou une réalité comme les autres. Dépliant sur les TIC à destination des parents diffusée dans le cadre de l'action "Eduquer pour une utilisation responsable des TIC"
Eduquer pour une utilisation responsable des TIC. Dépliants TIC à destination des enseignants diffusée dans le cadre de l'action "Eduquer pour une utilisation responsable des TIC"

01/02/2012