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Entretien avec Charlyne Clerc, Psychologue clinicienne au CSAPA – ANPAA 36.

Existe-t-il des spécificités de la consommation d’alcool féminine ?

Si les hommes et les femmes alcoolo-dépendants expriment un mal-être lors de leur consultation, chez les femmes il semble que cette souffrance ait motivé leurs premières consultations alors que chez les hommes elle semble en être le résultat.

J’ai ainsi noté que les femmes étaient plus sensibles à la qualité et à la durabilité des relations avec les autres. La relation à l’autre, en l’occurrence souvent le conjoint et les enfants, est souvent perçue comme  une source d’équilibre. Elles ont donc tendance à privilégier cette  relation, quitte à s’effacer et  endosser un  rôle de femme parfaite, en supportant des situations inacceptables.

Cette importance du lien familial, les fragilise d'autant plus lorsqu'elles sont confrontées à un divorce, un décès, une infertilité, des difficultés relationnelles... La consommation d’alcool ou d’un autre produit permet alors de gommer ponctuellement un mal-être ou de jouer le rôle de stimulant dans leur quête de perfection.

Les femmes alcoolodépendantes ont également souvent vécu des expériences traumatisantes : maltraitance, abus sexuels. L'alcool est alors utilisé comme « médicament », « pour oublier », pour tenter de lutter contre une dépression déjà existante.

Le regard et le jugement des autres affectent couramment les femmes que je rencontre en consultation. Elles ont donc tendance à s’isoler pour consommer de l'alcool, puis à se replier sur elle-même et à se couper de la vie sociale.

Les soins au féminin : quelles sont les adaptations nécessaires ?

Les mères ont souvent peur qu’on leur retire leur enfant. Cela peut représenter un frein à l’accès au soin, alors que dans la pratique il est très rare qu'une information signalante soit effectuée par l'équipe du CSAPA.

Durant la période du suivi, nous tentons de privilégier l’équilibre familial afin que le soin de la mère ait le moins de répercussions négatives possibles sur l’enfant. Par exemple, pour une mère célibataire, si une cure est préconisée, nous privilégions les centres qui acceptent les enfants. Des aides éducatives peuvent également être mises en place.

En entretien, nous travaillons autour des notions de honte, de culpabilité et du regard des autres. Nous abordons aussi l'estime de soi à travers l'esthétisme, le fait de prendre soin de soi. Dans ma pratique, j'ai pu animer des groupes de parole spécifiques aux femmes. Je me suis rendue compte que les femmes se livrent plus lorsqu’elles sont «entre elles».  Parler entre femmes permet d’aborder des thèmes qui n’apparaissent pas dans les groupes de parole mixtes : l’image de soi, le regard des autres, le quotidien, les problèmes d’estime de soi… Grâce à ces échanges, les femmes participantes se rendent compte qu’elles ne sont pas seules à vivre ce mal-être, ce qui facilite l’acceptation de leurs difficultés, les démarches de soins et le suivi psychologique en individuel.

Qu’entendez-vous par estime de soi ?

L’estime de soi est une auto-évaluation subjective, elle mesure la confiance de l’individu en ses capacités.
Quatre critères peuvent être utilisés : l’estime de soi générale, professionnelle, sociale et familiale.

L’abstinence améliore-t-elle l’estime de soi ?


Dans un article que j’ai publié avec des collègues dans la Presse Médicale, nous avons noté que l’abstinence permet d’améliorer et d’équilibrer les relations avec les autres, notamment à l’extérieur du cadre familial. Au sein du système familial l’abstinence ne représente qu’une étape du parcours. Durant des années, la patiente a occupé la place d’une personne malade alcoolique. Avec l’abstinence, elle doit trouver une nouvelle place dans le système familial, elle doit regagner la confiance de son entourage. L’abstinence s’accompagne donc souvent dans un premier temps  d’une baisse de l’estime de soi dans sa relation à sa famille. Temps qui correspond à une «prise de conscience» du mal que les femmes ont pu faire subir à leurs proches. Un travail spécifique doit donc être mené en amont et en aval de l’abstinence.

C’est pourquoi dans ma pratique, lorsque j’accompagne une femme dans un processus de soin, j’accorde une place toute particulière à l’environnement familial : expliquer ce qu’est la maladie alcoolique, proposer des entretiens familiaux pour travailler sur le couple et le rôle de parent. Mon travail de thérapeute consiste à accompagner les femmes vers un mieux-être mais aussi à préparer les familles à accueillir une femme et/ou une mère qui va investir une nouvelle place dans le système.


20/11/2012