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Soins palliatifs et bar à vins - Position du bureau national de l'A.N.P.A.A. du 9 septembre 2014


Les faits : création par le CHU de Clermont-Ferrand d'un "bar à vin" destiné aux malades en soins palliatifs. Le docteur Virginie Guastella, cheffe du service de soins palliatifs justifie la création de ce bar à vins par "le droit de se faire plaisir, et de faire plaisir" pour ces patients en fin de vie, par le souci de "cultiver tout ce que la vie a de beau et de bon", et par une autre façon de penser les soins. Concrètement, les patients auraient accès à des "dégustations médicalement encadrées" afin que les patients ne soient pas privés de "la saveur des terroirs" et que cela puisse égayer un "quotidien souvent difficile". Cette initiative présentée comme innovante, voire humaniste, sur le plan des soins pose plusieurs questions difficiles qui semblent avoir été éludées aussi bien par la responsable du service que par la direction de l'hôpital.



Une idée fausse : Les promoteurs de l'opération partent du postulat erroné qu'il serait refusé un verre d'alcool à des personnes en fin de vie qui le demanderaient. Rien ne vient étayer une telle affirmation, en fait assez surprenante.
Personne, y compris un soignant, ne va évidemment s'offusquer qu'une personne en fin de vie déguste un bon vin ou un whisky si elle le souhaite, mais l'installation officielle d'un bar à vin par un hôpital ne peut se suffire de cette simple réaction !

Les données sur lesquelles repose le projet : le docteur Guastella, en dehors de son opinion que le bar à vin peut donner du plaisir à ses patients en fin de vie, ne justifie par aucune étude préalable cette opinion pour le moins volontariste. D’autant que, bien souvent, les patients en fin de vie n'apprécient plus les boissons alcooliques, et ce n'est pas un service de bar qui y changera quoi que ce soit.

Une idée très traditionnelle des plaisirs de la vie : Il est surprenant qu'à notre époque, on considère encore que le principal plaisir de la vie soit la consommation d'alcool, puisque c'est le seul cité par la responsable du service. A la fois franchouillard et passéiste (les saveurs du terroir), il ignore que les patients pourraient avoir d'autres désirs : écouter la musique de leur choix, voir des films, soigner leur apparence... Il aurait été intéressant de se baser sur une expression des patients eux-mêmes plutôt que sur la représentation qu'en a le Docteur Gustella. Y a-t-il en quelque sorte une norme implicite des plaisirs de la vie derrière ce projet ?

Une notion du soin extensible : nul ne conteste que les soins aux patients en fin de vie (mais pas seulement eux)  ne se limitent pas à des soins techniques ; les soins dits de support sont désormais bien reconnus et régulièrement dispensés dans les établissements.

Le « Prendre Soin » du patient, complément indispensable du soin, suppose de prendre en compte son environnement, ses besoins, ses attentes, et dans la mesure du possible, ses souhaits.

Mais jusqu'où un hôpital peut-il aller dans cette direction ?
Assurer, l'empathie de la relation, le maximum de confort, de mieux être, et à chaque fois que possible de bien-être, le minimum de stress, le plus de chaleur humaine dans les soins, bien évidemment !
Mais quels types de services supplémentaires peut-il ou doit-il proposer ?
Si le verre de vin en soi ne choque pas, un service sexuel prêterait sans doute davantage à discussion, alors que c'est indubitablement dans le champ des plaisirs universels de la vie (et, à priori, avant l'alcool), et il est raisonnable de penser que certains patients pourraient le souhaiter. Quels sont donc les plaisirs de la vie qu’un responsable de service peut juger légitimes de dispenser dans le cadre hospitalier et sur quels arguments ?

les modalités d'accès au bar : la dégustation de vin peut être un plaisir de la vie, mais, même si ces patients risquent d'y être peu enclins, comment refuser à certains le plaisir de l'ivresse ? Sur quels critères (moraux, niveau d'alcoolémie, …choix unilatéral des plaisirs accessibles !) ?

Les patients concernés : le bar à vin est apparemment réservé aux malades en soins palliatifs. Mais dans la mesure où il s'agit de répondre aux besoins de soins, au sens large, on peut se demander si des patients atteints de maladies chroniques, douloureuses ou invalidantes, ne pourraient pas eux aussi demander à accéder au service de bar. Dans ce cas, quels seront les critères pour le leur refuser ?
Part ailleurs n'oublions pas que nombre de patients en soins palliatifs y ont été menés par leur consommation d'alcool !

le message aux autres patients soignés dans l'hôpital pour des problèmes liés à leur consommation d'alcool : près de 20% des patients des hôpitaux sont en difficultés avec l'alcool, ou hospitalisés pour des troubles liés à leur consommation occasionnelle ou chronique d'alcool. Comment leur faire passer un message cohérent alors que les soignants du service de soins palliatifs valorisent la place de l'alcool dans certains protocoles.

L'alcool, la santé et l'hôpital : L'état de santé des malades en soins palliatifs ne sera manifestement pas aggravé par une prise d'alcool pour des raisons évidentes. Mais, la légitimation publique par un établissement de soin de la consommation d'alcool va à l'encontre de toute l'évolution récente en matière de prévention ces dommages liés à l'alcool (49 000 morts par an). Car il ne s'agit pas uniquement des patients en soins palliatifs, mais du message implicite que véhiculent de fait la direction et le médecin de l'hôpital de Clermont-Ferrand vers l'ensemble de la population.
L'alcool redevient dans leur discours un produit du terroir, un plaisir à valoriser à rebours des messages de santé publique qui ont déjà bien du mal à passer.
Il est regrettable que sous couvert de bonnes intentions l'hôpital de Clermont Ferrand porte un message collatéralement dommageable pour la santé publique. On peut y voir la réhabilitation du concept dangereux du "Vin médecin".
La procédure de certification devra-t-elle intégrer, au nom de la qualité et de la sécurité des soins, l'attribution d'une licence de débit de boissons ?
L'assurance-maladie, et le contexte de restrictions budgétaires actuel, prendront-ils en charge les consommations délivrées par le bar à vins ; sur quelle prescription ? Dans le cadre d'une affection de longue durée ??

Les possibles conflits d'intérêts : on peut espérer que les producteurs d'alcools ne feront pas la promotion publique de cette initiative, ce qui serait d'un réel cynisme. mais il est certain qu'ils ne se priveront pas de le faire en privé.
L'hôpital a déjà prévu de faire appel aux dons pour alimenter sa cave. Nul doute dans ce cas que les producteurs seront nombreux pour le soutenir. On peut déjà être inquiet quand on lit sur le site de Slate, sous la plume de J-Y Nau, que cette nouvelle pratique sera encadrée par une socio-anthropologue Catherine Le Grand-Sébille, qui soutient l'idée que le vin est bon "jusqu'à la fin de la vie" et dont les travaux ont été valorisés par Vin et société, organe de presse du lobby des producteurs de vin.

La position de l'ARS d'Auvergne : a-t-elle donné son accord sur ce projet ou attend-elle des instructions du ministère ? Dans ce cas, il serait souhaitable que le débat ait lieu dans la transparence sauf à accréditer l'idée que le lobby de l'alcool est si fort que la voix de la prévention s'arrête même aux portes des hôpitaux.

Soyons raisonnables et sensés ! Laissons le choix, l'initiative, et l'organisation de la consommation d'alcool par le patient en fin de vie, à ce patient lui-même, et à ses proches, en restant dans un accompagnement empreint d'empathie, souple, facilitant mais non prosélyte, et soyons, jusqu'au bout, dans le respect du libre choix du patient.