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Entretien avec Pierre Gaudriault sur les psychothérapies de personnes souffrant de troubles de l’usage de l’alcool


Vous allez rendre public, au cours du colloque Psychothérapies et soins psychiques en addictologie, les résultats d’une recherche sur les psychothérapies de personnes souffrant de troubles de l’usage de l’alcool prises en charge dans les CSAPA ANPAA 75



Quel est l’objectif de la recherche
La recherche menée dans le cadre de l’ANPAA 75 visait à repérer, à l’aide du test projectif du Rorschach, la nature et le type des remaniements psychiques survenant chez des patients alcoolo-dépendants après un an de psychothérapie. Ils bénéficiaient tous d’une prise en charge globale médico-psycho-sociale au sein du CSAPA. Au-delà des troubles de l’usage de l’alcool chez ces patients, ce sont leurs représentations conscientes et inconscientes du rapport à soi et aux autres qui a fait l’objet de cette recherche. Elle a été menée dans une double perspective, nomothétique et idiographique, permettant à la fois de situer les patients en fonction de normes chiffrées et d’examiner le devenir propre à chacun d’entre eux.

 

 

Quelle méthodologie avez-vous utilisez
La recherche a été réalisée entre décembre 2011 et avril 2014 par 6 psychologues de 3 centres de CSAPA ANPAA 75 (CAP 14, Nation et la Villette) et a concerné d’abord 18 patients. Ces patients venaient tous de débuter une psychothérapie dans les structures concernées. Pour chacun d’entre eux, nous avons caractérisé la nature de leur prise en charge : durée et orientation de la psychothérapie, autres soins parallèles (suivi médical, hospitalisations, suivi social, psychomotricité, groupes thérapeutiques, etc.).
Le dispositif de la recherche consistait en deux temps d’observation au début de la thérapie (t1) puis au moins un an plus tard (t2). Chaque temps comportait un entretien semi-directif et un Rorschach. Un entretien final (dit de restitution) pouvait avoir lieu pour communiquer aux patients qui le souhaitaient leurs résultats. Les examens ont été effectués par un observateur (un psychologue de l’ANPAA 75) extérieur à l’accompagnement du patient. Cet observateur était le même pour les deux examens. Les  Rorschach ont tous été cotés par le même psychologue.


Notre objectif a été double :

1) situer nos résultats au regard des études déjà publiées dans le domaine ;

2) comparer les résultats obtenus au Rorschach par nos patients à t1 et t2.

 

Quels sont les premiers résultats ?
Sur 18 patients examinés en t1, 13 ont pu être retestés en t2. Il s’agit de 7 femmes et de 6 hommes, d’un âge moyen de 48 ans (entre 32 à 60 ans). Au début de leur thérapie, ils souffraient tous d’ « un trouble lié à l’usage de l’alcool » (DSMV), à différents niveaux de sévérité.
L’approche nomothétique a porté sur les indices du Rorschach classiquement retenus dans la littérature, pour ce qui concerne les patients alcoolo-dépendants et ce qui concerne l’évolution avec la psychothérapie.
L’étude a fait apparaître que 5 des indices retenus sur 12 étaient pertinents pour notre population, aussi bien en t1 qu’en t2. Une évolution notable de ces indices Rorschach de t1 à t2 concernait :

  • La réaction à l’angoisse (trois indices),
  • L’estime de soi (indice d’égocentricité),
  • La capacité de représentation de soi (indice d’expressivité).


L’approche idiographique a permis d’apprécier le devenir de chaque patient en fonction de sa problématique personnelle au début du traitement et également des évènements de vie qui ont pu se produire entre t1 et t2. Nous avons croisé 3 types d’information : l’avis du patient lui-même exprimé dans les entretiens semi-directifs des évaluations, le point de vue clinique de son thérapeute sur le travail mené lors de la cure et les effets psychiques qu’il a pu observer et enfin l’apparition de réponses nouvelles dans le test de Rorschach considérées comme particulièrement significatives de l’évolution psychique du patient.


En Conclusions

Dans la plupart des cas, l’usage de l’alcool a diminué et est devenu intermittent ; il peut s’agir d’un usage régulier plus modéré ou de longues périodes d’abstinence avec cependant des rechutes. Dans un seul cas, il semble que l’alcoolisation massive se soit maintenue. Mais le plus souvent, c’est le rapport à l’alcool qui a changé, comme l’exprime l’un des patients de l’étude : « maintenant je bois pour me détendre, pas pour me défoncer ». Cette modification du rapport au produit s’est accompagnée d’une amélioration dans l’image de soi et de son rapport aux autres qui apparaît bien dans l’évolution des réponses au Rorschach. Les nouvelles réponses peuvent manifester un enrichissement psychique mais aussi des pensées angoissantes qui étaient masquées par l’usage de l’alcool. Dans d’autres cas au contraire, le retest montre une restriction des réponses qui pourrait traduire un besoin de « tourner la page » par rapport aux difficultés exprimées au début de la thérapie. Il peut y avoir pour ces cas une meilleure adaptation sociale, au prix d’une certaine restriction personnelle.


Il est à noter que plusieurs des patients de la recherche n’avaient pas terminé leur thérapie au moment du retest et continuent actuellement à bénéficier d’un accompagnement.