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anpaa75Interview d’Alice Lanquette (animatrice de prévention), Franck Moulius (éducateur spécialisé)de l’ANPAA 75 et, Perrine Lebourdais (attachée de direction) ANPAA Ile-de-France.

 

Après un an et demi d’accompagnement par les membres de l’équipe de prévention de l’ANPAA 75, les résidents et l’équipe de professionnels du CHRS[1] Georges Dunand ont décidé d’autoriser la consommation d’alcool dans les espaces privatifs. Chez le public en situation de précarité, les niveaux de consommation d’alcool, substance légale et facile d'accès, sont supérieurs à la population générale.

 

Le projet d’expérimentation en partenariat avec l’association Emmaüs Solidarité, gestionnaire de la structure et porteuse de la démarche, et la Mission Métropolitaine de Prévention des Conduites à Risques, principal financeur du projet, a débuté à l’automne 2015. Son objectif était de réduire les risques individuels et collectifs liés aux consommations importantes d’alcool au sein de la structure.

 

Le choix du CHRS Georges Dunand pour mener l’expérimentation résulte de différents facteurs : une structure en demande d’aide et d’accompagnement, confrontée à des difficultés liées à la consommation d’alcool. L’interdiction de consommer avait pour effet une alcoolisation importante des résidents en dehors de la structure avant d’y entrer pour passer la nuit, mais aussi une consommation « en cachette » dans les chambres.

 

Bien que conscients de la transgression de l’interdit lorsqu’ils consommaient et des débordements causés (violence physique et verbale, chutes…), les résidents avaient des appréhensions quant à l’expérimentation. Ils craignaient d’être tentés, de ne plus avoir de limites, d’être confrontés au produit. Les professionnels également avaient quelques réticences, notamment ne pas pouvoir gérer d’éventuels débordements liés à l’autorisation de l’alcool.

 

Au cours des ateliers animés par les animateurs de l’ANPAA, personnes ressources, légitimés en tant que professionnels du champ de l’addictologie, les doutes du groupe de travail composé des résidents et des professionnels ont pu être levés. Ces ateliers ont permis à chacun de s’exprimer librement sur ses représentations de l’alcool, d’établir un diagnostic de la situation actuelle et de proposer des solutions.

 

L’expérimentation a conduit à un changement du règlement de fonctionnement. L’autorisation de la consommation d’alcool dans les espaces privatifs était une idée du groupe, une co-construction des résidents et des professionnels. Cependant, ils ne souhaitaient pas que ce changement soit acté de suite, mais plutôt expérimenté puis évalué. Dans un premier temps, aidés des indicateurs construits par le groupe de travail, résidents et professionnels ont observé ce qui se passait au sein de la structure avec une interdiction de l’alcool. Dans un second temps, ils ont renouvelé la démarche avec une autorisation de l’alcool.

 

Les professionnels font un bilan plutôt positif de l’autorisation de la consommation d’alcool dans les espaces privatifs. Si le produit reste présent au sein de la structure, celle-ci semble toutefois apaisée : moins de violences, de bruits, et plus de cohésion entre les résidents, mais aussi avec les professionnels. Ces derniers peuvent désormais consacrer plus de temps à d’autres activités, ont remarqué qu’aux heures de repas il y avait plus de résidents qui maintenant gèrent eux-mêmes leurs consommations, et surtout, le sujet de la consommation d’alcool n’est plus un tabou, il ne cristallise plus de tensions. Ce changement a permis de renouer des liens entre résidents. Grâce à l’expérimentation, trois personnes ont été orientées vers des structures de soins, chose qui ne se faisait plus depuis des années.

 

Lorsqu’on pense à la prise en charge des personnes en situation de précarité et à son histoire trois aspects ressortent: permettre l’hébergement (donner un toit), nourrir et habiller (des vêtements propres). Leur permettre de consommer de l’alcool est quelque chose d’inhabituel, hors de l’idée normée de protection des personnes précaires. Cette expérimentation confirme les avancées que représente la Réduction des Risques et des Dommages[2] pour les usagers, les professionnels et la collectivité. Une nouvelle approche de la question alcool émerge, permettant des expérimentations riches d’enseignements et modifiant les pratiques des professionnels. 

     

 

[1] Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale

[2] Pour plus d’informations sur la Réduction des Risques et des Dommages (RDRD) Alcool, vous pouvez consulter ce lien.